Le thème de l'éducation dans les Lettres d'une Péruvienne vu par les contemporains de Françoise de Graffigny

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1. Élie Fréron, Lettres sur quelques écrits de ce temps (1749)

On les [les femmes] a pour ainsi dire, condamnées à une ignorance perpétuelle. Il leur est défendu d’orner leur esprit et de perfectionner leur raison. Notre orgueil a sans doute imaginé ces lois insensées. Comme les femmes nous effacent déjà par les charmes de la figure, nous avons craint qu’elles n’eussent encore sur nous la supériorité des lumières et des talents. Que nous entendons bien mal nos propres intérêts, en les livrant dès leur enfance à la mollesse, au monde et aux préjugés ! Nous exigeons qu’elles soient raisonnables et vertueuses ; mais le moyen qu’elles le deviennent, si de bonne heure on ne leur imprime des maximes de force et de sagesse ? Se peut-il qu’on élève si mal la plus belle moitié de l’univers ? Ce sexe charmant n’est-il donc fait que pour être l’objet de l’admiration passagère de nos yeux ? Une pareille éducation nous prive des seuls vrais plaisirs, des plaisirs de l’esprit qu’on goûterait dans leur commerce. Quand il ne s’agirait que du bonheur des femmes seules, ne devrait-on pas, par humanité, leur ménager un avenir agréable, et des ressources pour un âge, où il ne leur est plus permis de plaire […]. Si dans leur jeunesse elles avaient pris le goût de la lecture, la privation des plaisirs ne leur laisserait ni vide ni besoin ; elles recueilleraient le fruit de leurs études et de leurs réflexions, en se procurant des amusements d’une autre espèce, plus réels et plus durables. Les charmes de leur raison cultivée subjugueraient les esprits de ceux dont les attraits de leur figure auraient dompté les cœurs.

2. Anne Robert Jacques Turgot, Lettre à Madame de Graffigny (1751)

Qu’elle [Zilia] critique surtout la marche de notre éducation, qu’elle critique notre pédanterie ; car c’est en cela que l’éducation consiste aujourd’hui. On nous apprend tout à rebours de la nature. Voyez le rudiment ; on commence par vouloir fourrer dans la tête des enfants une foule d’idées les plus abstraites. Eux que la nature tout entière appelle à elle par tous les objets, on les enchaîne dans une place ; on les occupe de mots qui ne peuvent leur offrir aucun sens, puisque le sens des mots ne peut se présenter qu’avec les idées, et puisque ces idées ne nous sont venues que par degrés, en partant des objets sensibles […]. Je sais que ces progrès ne peuvent être bien rapides ; je sais que le genre humain se traîne avec lenteur pour faire les moindres pas ; je sais qu’il faudrait commencer par apprendre aux parents à donner cette éducation et à en sentir la nécessité ; chaque génération doit en apprendre un peu, et c’est aux livres à être ainsi les précepteurs de la nation.

3. Abbé de la Porte, Observations sur la littérature moderne (1752)

Le sujet de la trente-quatrième lettre est la mauvaise éducation, qu’on donne aux filles. Écoutons ce que dit Mme de Graffigny sur cette importante matière […]. « Il est cependant des femmes, dit Madame de Graffigny, assez heureusement nées, pour se donner à elles-mêmes, ce que l’éducation leur refuse. L’attachement à leurs devoirs, la décence de leurs mœurs, et les agréments honnêtes de leur esprit attirent sur elles l’estime de tout le monde. Mais le nombre de celles-là est si borné, en comparaison de la multitude, qu’elles sont connues et révérées par leur propre nom ». Parmi le peu de personnes qui pourraient se reconnaître dans ce dernier portrait, il n’est pas difficile de voir à qui il ressemble plus parfaitement. Mais épargnons la modestie du peintre.

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